Appel aux hommes

 

 

Hommes, je ne peux pas ne pas vous aimer tous.

Je le dis, pour votre salut

Car il faut que l'amour triomphe;

Il faut que ma voix dans le monde

Soit comme le sel dans la mer.

 

Je vous le dis, en vérité,

L'aube du grand jour est venue

Où doit cesser la plainte humaine

Avec le cri des imposteurs.

 

Écoutez-moi. Ne doutez plus.

Car ce ne sont plus des paroles

Que ma bouche aujourd'hui prononce,

Mais la parole nécessaire.

 

La brise gonfle mes narines,

Je me dresse au milieu de vous,

Pareil au cheval qui hennit

Et frappe le sol du sabot.

 

La joie est si ardente en moi,

Et la clarté de l'avenir

Si belle, que je suis en proie

Au saint délire.

 

Je ne suis pas un dieu nouveau;

Je ne tente pas de miracles;

Je suis un homme entre les hommes

Conçu dans le sein d'une femme.

 

Je ne cherche pas de royaume.

C'est votre règne qui arrive,

A l'heure où s'écroulent les trônes

De tous les princes de la terre!

 

 

Peuples lointains, prêtez l'oreille,

Nations, soyez attentives,

Le jour qui se lève est celui

De votre fête!

 

Je vous regarde. Je vous aime.

Hommes lointains, hommes d'ici.

Car le jour et la nuit se partagent la terre

Comme un fruit que l'on coupe en deux,

Mais mon amour garde tout entier dans sa main

Ce fruit, où s'imprima la morsure des dieux.

 

Je vous regarde. Je vous aime,

Car je connais votre misère,

Et j'aperçois encor dans le fond de vos yeux

Cette lueur craintive et douce

Qui bat comme le coeur d'une bête traquée.

Votre destin, c'est vous: je vous rends à vous-mêmes.

 

Hommes lointains, hommes d'ici,

Hommes martyrs de vos idoles,

On vous a trompés et trahis,

Mais l'heure de la gloire sonne!

 

Tressaillez, peuples de la terre,

Eclatez en cris d'allégresse!

Que la paix parmi vous s'étale

Comme un fleuve dans les prairies!

 

Des extrémités de la terre,

Nations, accourez ici,

Rassemblez-vous à mon appel!

La route nouvelle est frayée.

 

Vous que les puissants attachaient

Comme chiens de garde à leurs grilles,

Des liens qui vous séparaient,

Faites le lien qui unisse!

 

 

Gloire aux nations rassemblées!

Salut à toi, aurore humain,

Toi qui d'heure en heure grandis

D'une lumière capitale!

 

Des extrémités de la terre,

Accourez tous au carrefour,

D'où monte dans un ciel d'été

Le chaste signal de la Paix!

 

Vous qui êtes ici, et vous autres en route,

Vous dont j'entends les pas comme ceux d'une armée,

Vous qui, partis jadis, n'êtes pas arrivés,

Vous aussi que la mort a éloignés de nous:

 

Je vous convoque sous ma voix; je viens à vous.

Comme celui qui tâte un trousseau dans sa poche

Et fait tinter les clés avant d'ouvrir la porte

Et d'entrer, en criant la nouvelle attendue.

 

Je vous présente à tous le coeur qui vous contient.

Je tends vers vous mon bras comme un glaive de chair,

Et fixe sur vos yeux, qui convergent aux miens,

Un regard inflexible et sûr de sa lumière.

 

O frères, réunis dans mon embrassement,

Levez-vous, en l'honneur de la juste parole!

Debout, pour recevoir de moi le sacrement

Qui vous lie à jamais comme le pain de l'homme.

 

Restez sourds aux railleurs accroupis dans un coin.

Fouillez dans votre coeur et retranchez de lui

La jalousie infirme et le mauvais désir,

La haine qui se tait, mais ne renonce point.

 

Gloire au jour, où les morts sortent enfin du rêve

Pour éclater au bout des regards et des mains,

Comme ces cris d'enfants qui, jaillis des jardins,

Rajeunissent la ville et lui refont un ciel!

 

Toi qui mets tes dix doigts, comme de vains barreaux,

Sur ton coeur qui se donne et que tu crois défendre,

Toi qui as foi, et toi qui déjà te méfies,

Toi qui feins d'éviter l'appel qui te poursuit;

 

Tous debout! Je le veux: il le faut; il est temps.

Plus haut, plus haut toujours, comme le feu qui prend!

Faites signe à l'oiseau de cette autre victoire

Qui cherche où se poser, et plane sans vous voir.

 

Hommes, n'oubliez pas ce doigt levé vers elle,

Cependant que, des quatre bouts de l'étendue,

Des pas définitifs qui ne reculent plus

S'avancent ici pour fêter l'ère nouvelle.

 

Salut à l'homme, nu dans sa gloire et sa peine,

Qui se place au milieu de nous, roi désormais,

En chantant, d'une voix qui couvre les blasphèmes,

L'ordre futur que nous annonce le Prophète!