Gaston Bornstein collabore au Scarabée, un des plusieurs périodiques

éphémères à Paris. Ce poème, écrit en août 1917, reprend un thème répandu

dans la poésie pacifiste: que la guerre éclate pour châtier les péchés de l'humanité.

 

 

O Clarté

 

A nos chers Disparus

A Ceux qui, pieusement, nous ont guidés

vers l'immortelle "Clarté."

 

 

La nuit règne sur la terre--

Une nuit  morne baignée de sang, de douleurs  et  de larmes,

Car les hommes ont oublié les saintes paroles du

"Crucifié."

Et l'orage gronde dans le coeur de l'humain,

L'orage qui dévaste, qui brise et qui tue!

 

Homme, vois ton oeuvre,

Vois ces ruines que nous pleurons

Regarde, regarde:

A l'infini, un cimetière

Où s'agenouillent

Les Désespérés...

Entends leurs lamentations

Qui montent, tragiques,

Vers le Dieu qui ne les écoute pas.

 

O mon frère,

Vois, tout se meurt,

Jusqu'à notre Idéal

Qui descend au tombeau.

Et sous les cieux endeuillés,

Loin de la Pitié

Et de l'humble Bonté

Il ne nous reste plus

Que nos larmes pour pleurer.

 

Tout se meurt lentement,

Et je voudrais apaiser la souffrance de mes frères--

Et je voudrais poser mes lèvres

Sur le front douloureux de l'Humanité.

 

Et je voudrais encore que tous les hommes

Fussent dignes de porter ce nom,

Et qu'ils vivent tous

Sur une terre sereine

Bénie par leur bonté.

 

Mais ne désespérons pas,

O mes frères!

Souvenons-nous des jours baignés de nuit...

 

Car elles renaîtront les heures bénies,

Plus belles que jamais,

Sous un destin nouveau.

 

Oui, elles viendront, enfin, ces heures de vie

Si chèrement acquises

Par le sang de nos Morts.

 

Dormez, ô Saints--

Paix à votre sommeil--

Nous ne vous oublierons pas.

 

O Vous dont le souvenir en nous

Restera éternel,

Vous nous rappellerez sans cesse

Notre saint devoir:

Que nous devons tous nous ennoblir

Dans le culte du Beau.

Et que nous ne sommes pas sur la terre

Pour engendrer la haine,

Mais pour semer le Bien.

 

Et vous nous direz encore:

Que doivent suffire à vos bourreaux,

 

Votre humble sacrifice

Et les moissons d'or trempées de votre sang.

 

Qu'enfin nous devons vivre

Dans une claire harmonie,

Le coeur battant fièrement

Sous un même rythme d'Amour.

 

Afin que plus tard,

Quand nous ne serons plus

Sur la terre maternelle,

Nos enfants puissent aussi, de nous,

Dire pieusement

Dormez, ô Saints--

Paix à votre sommeil--

Nous ne vous oublierons pas.